Les contre pouvoirs aujourd’hui : état des lieux !

Aujourd’hui, on vous présente un ouvrage co-écrit par Ludovic François, docteur en science de gestion et professeur affilié à HEC Paris & François-Bernard Huyghe, docteur d’Etat en sciences politiques et chercheur à l’IRIS.

Traitant de la place des contre-pouvoirs dans la société, il est plus que d’actualité dans notre monde interdépendant. Pour l’occasion, et parce que la question nous intéresse vivement chez neomansland (on est quelquefois reconnus comme “influenceur” et/ou contre-pouvoir), on s’est permis de poser à Ludovic François quelques questions bêtes sur le sujet.

Si l’ouvrage vous intéresse, vous pouvez le retrouver ici, mais neomansland en a un exemplaire destiné à ses lecteurs (on garde l’autre pour le lire…) Donc que la personne la plus intéressée se manifeste en commentaire, et on lui enverra l’exemplaire restant !

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1.    Dans ce que l’on appelle les parties prenantes au regard du développement durable, quelles sont d’après vous aujourd’hui celles qui constituent le contre-pouvoir le plus fort, et celles qui sont le plus à même d’amener les entreprises sur une économie durable ?

Les partie-prenantes sont une théorie très intéressante qui amène à repenser complètement le mode relationnel des entreprises. Ces stakeholders sont tout « groupe ou individu qui peut affecter ou être affecté par la réalisation des buts d’une organisation. Au sens large le terme comprend les fournisseurs, les clients, les actionnaires, les employés, les communautés, les groupes politiques, les autorités politiques (nationales et territoriales), les médias, etc.  . »

Les partie-prenantes interagissent les unes avec les autres. Ainsi l’entreprise se doit de vivre en harmonie non pas uniquement avec ses clients et actionnaires mais son environnement. Nous pensons que l’intégration du développement durable est due aux grandes crises médiatiques des années 80 où de nombreuses grandes entreprises ont été critiquées par des organisations de la société civile comme des ONG. Ces campagnes de dénonciation ont engendré des crises de réputation ayant des impacts très concrets sur les activités des sociétés mises en cause. Le développement durable en entreprise a d’abord été un outil de gestion du risque de réputation. C’est toujours à notre sens le cas bien que le travail d’influence a eu des résultats concrets puisque maintenant ce qui paraissait artificiel est devenu naturel, plus une grande entreprise ne va envisager de faire des affaires sans aborder la question DD.

2.    Il y a quelques mois, nous entendions sans cesse les termes de “journalisme citoyen” ou encore des nouveaux groupes d’influence comme les “créatifs culturels”. Vision moderne ou effet de mode ?

Le web 2.0 n’est pas un effet de mode, c’est une réalité. Pour une organisation si hier il lui suffisait d’avoir un bon service de presse et d’avoir de bonnes relations avec une 20e de journalistes pour maitriser sa communication aujourd’hui ce n’est plus le cas. Elle ne maitrise plus rien en termes de diffusion d’information. Cela devient très compliqué de gérer la communication d’une organisation. Regardez le président de la république qui a été déstabilisé par des vidéos diffusée sur Youtube alors que son service de presse est très efficace. Pour les entreprises, la réponse à ce nouvel environnement médiatique très complexe est de donner l’impression que l’on est une organisation responsable et transparente. En cas de dérapage incontrôlé, il suffit de faire amende honorable et de s’engager à changer les choses. Les recettes sont simples sur le papier mais difficile a mettre en oeuvre. C’est d’autant plus difficile que les exigences des partie-prenantes ont évolué. Hier c’était un client qui se plaignait d’un produit, aujourd’hui n’importe qui peut critiquer le rôle dans la cité de l’entreprise, autrement dit elle devient un objet politique. On ne lui demande plus de faire du business dans le cadre de la loi mais aussi dans le cadre de la morale.

3     Quel est le processus pour qu’un “contre pouvoir” devienne  mainstream” et donc n’honore plus ce nom ?

Un contre-pouvoir doit rester dans la critique. Son rôle est de faire évoluer les choses par le biais de l’influence. Son objet est qu’un point de vue minoritaire devienne majoritaire. Il ne doit pas se soucier de réalisme, il doit tendre vers un idéal. Les idées à un instant T d’un contre-pouvoir sont faites pour devenir « mainstream », mais lui-même doit évoluer dans sa critique. Reprenons le monde de l’entreprise comme exemple. Au début des années 90 il était naturel et accepté par tous de faire sous traiter sa production en Asie du Sud-Est chez des fournisseurs faisant travailler des employés dans des conditions épouvantables. Le périmètre de responsabilité de l’entreprise à l’époque se réduisait aux activités dans ses murs. Lorsque l’on disait que ce n’était pas normal de travailler avec des sous-traitants comme cela, on nous répondait que c’était la dure loi des affaires. Puis les années 90 ont été marquées par les crises dites des sweatshop (Nike, Gap, Levi’s, etc) et maintenant il parait naturel, normal et indispensable de se préoccuper des conditions de travail chez ses fournisseurs. Ce n’est pas pour autant que les contre-pouvoirs doivent se désengager. Ils doivent évoluer et avoir d’autres exigences.

 

Source: http://www.neomansland.info/2009/04/les-contre-pouvoirs-aujourdhui-etat-des-lieux/#comments

L'entreprise et les contre-pouvoirs sur fond de crise

Par Ludovic François et François B... | professeur à HEC et chercheur à l’IRIS | 23/04/2009 | 13H57

De nombreuses grandes entreprises ont récemment fait l'objet de campagnes dénonçant leur « irresponsabilité » sociale : conditions de travail (affaire des « sweatshops », les ateliers de la sueur, comme pour Nike ou Gap), environnement (Shell avec Brent Spar, Total et l'Erika), effet de serre (City Group ou encore Exxon), etc. Dans le contexte de crise mondiale, discours anticapitalistes et modes d'action employés s'articulent de façon nouvelle.

 

L'entreprise ressentie comme un acteur de pouvoir

Depuis quelques années, l'entreprise est moins visée à titre principal (comme lieu de l'affrontement des classes ou comme participant au processus général de l'exploitation qui devait s'achever par la victoire du prolétariat) : elle est plutôt dénoncée pour ses fautes éthiques et leurs conséquences pratiques, voire comme détentrice du « vrai pouvoir ».

Depuis le milieu des années 90, l'idée s'est banalisée que les multinationales étaient plus puissantes que les Etats incapables de les contrôler dans le cadre des frontières politiques. Une universitaire britannique lançait le slogan : « Faites vos courses, ne votez pas ».

Dans ce contexte les contre-pouvoirs se sont détournés des cibles étatiques pour s'en prendre aux entreprises, notamment lors de grands rassemblements internationaux où l'on casse des vitrines de Mc Do et de Starbuck.

Ce qui est nouveau, c'est un retour des luttes syndicales qui vient s'agréger à ce discours éthique et politique mais dont l'objet est moins l'abolition du capitalisme que son aménagement. Plutôt que les actions des années 70 censées bloquer la production, la lutte s'est faite informationnelle : on séquestre un cadre moins pour lui extorquer des concessions que pour attirer l'attention des médias.

 

Des conflits de légitimité par l'information

 

L'efficacité des organisations « de la société civile » (OSC) repose sur l'information et la capacité à remettre en cause la légitimité du système. Negri et Hardt annonçaient dans Empire qu'à des modes de création de valeur par la connaissance, correspondrait un militantisme par la connaissance.

L'entreprise est en position de faiblesse, dès qu'elle sort du discours euphorique sur ses produits ou sa « culture ». Elle qui représente ses actionnaires perd souvent face aux OSC qui se réclament du Bien Commun.

On voit des multinationales céder face à des groupes contestataires, telle la Shell qui dut renoncer à couler une plateforme pétrolière en mer du Nord à la suite d'une action de Greenpeace. Pourtant d'un côté se trouvait une firme puissante représentant des dizaines de milliers de salariés avec des moyens énormes et de l'autre une ONG avec une poignée de permanents.

Aujourd'hui, s'ajoute au militantisme dit « distancié » (par rapport à son intérêt propre) le retour des conflits sociaux. Cependant, ceux-ci ont évolué et les organisations syndicales greffent un discours sur l'éthique (par exemple la rémunération des patrons) sur l'objet du différent et mettent en cause la légitimité sociale des entreprises ciblées.

Les audits sociaux sont devenus la norme

Les OSC contestent la prétention de l'entreprise à ne créer que de la valeur économique en se contenant de respecter la légalité politique et recherchent le « soft power », l'influence, en changeant les mentalités. La réponse de l'entreprise consiste à proclamer sa « responsabilité sociale » et à annoncer des politiques de développement durable (quitte à subir des accusations de « greenwashing »).

Il s'agit d'un compromis entre les grilles de lecture de la « cité civique » et celles de la « cité marchande ».

D'où des changements très concrets. Si dans les années 90, les consommateurs occidentaux achetaient sans mauvaise conscience des tee-shirts de marque fabriqués en Asie du sud-est, or les crises à répétition des « sweatshops », notamment celle de Nike, ont tout changé.

Aujourd'hui les audits sociaux sont devenus la norme. Ce n'est pas que les entreprises soient devenues du jour au lendemain « morales » : simplement, leur réputation est un actif précieux et il repose sur des relations harmonieuses avec leurs parties prenantes sous peine de lourds dommages.

L'intégration de ces politiques dites de RSE (responsabilité sociale des entreprises), maintenant ancrées dans les mentalités, montre l'entreprise en quête d'une légitimité sociale tandis que la crise financière rend plus crédible la dénonciation d'un capitalisme court termiste. Paradoxe : les contre-pouvoirs pèsent sur l'avenir collectif en modifiant la perception d'entreprises qu'elles disent pourtant toutes puissantes et hors contrôle.

Ludovic François, professeur affilié à HEC Paris, et François
Bernard Huyghe
, chercheur associé à l'Iris, sont les auteurs de Contre-pouvoirs,
de la société d'autorité à la démocratie d'influence
, Ellipses, février
2009

«Le dialogue, seul, ne peut suffire»

Par

 

ONGs et entreprises avancent désormais ensemble. Pour le professeur d’HEC Ludovic François (1), cela ne signifie pas la fin des face-à-face musclés.

Youphil : Certaines organisations, comme le WWF ou CARE, vont jusqu'à fournir un travail d'expertise et d’accompagnement auprès des entreprises. Est-ce que cette proximité vous étonne?
Ludovic François : C'est une évolution logique. Dans une première phase, de 1990 à 2005, les ONGs ont  démontré leur pouvoir d'influence. Les relations étaient très dures et le dialogue pratiquement absent. Gap ou Nike étaient, par exemple, vivement critiquées parce qu'elles fabriquaient leurs produits dans des «sweatshop» (NDLR : une manufacture du textile dont les employés sont exploités).

Ces campagnes fortement médiatisées, notamment via Internet, ont eu un impact fort car les ONGs, indépendantes, apparaissaient comme légitimes. Au début des années 2000, les entreprises se sont aperçues qu'une mauvaise réputation avait un coût et ont dû revoir leur gestion de risque et leur communication, en prenant plus largement en compte ces organisations.  Par cette confrontation, les ONGs et les entreprises ont finalement appris à se connaître.

Youphil : Est-ce que cela signifie que les conflits entre ces deux acteurs vont disparaître ?
L. F : Non, la société marchande et la société civile ont deux conceptions du monde différentes et les incompréhensions sont inévitables. Le profit apparaît comme obscène pour certains membres d'organisations de la société civile alors que les revendications des ONGs sont perçues comme trop idéalistes au sein des entreprises.

Mais il existe des médiateurs qui font le pont entre ces deux mondes. Ce sont souvent des membres d’une association qui ont fait leurs armes dans le secteur privé ou inversement, ce qui n'est pas sans créer d'autres problèmes. Un membre d’une association qui rejoint le secteur privé est parfois regardé avec mépris. Il lui est reproché d’avoir vendu son âme pour un salaire plus important.

Youphil : Il existe donc un clivage entre deux types d’organisations non gouvernementales ?
L. F : Certaines ONGs mettent, en effet, le doigt là où ça fait mal, alors que d’autres accompagnent le changement du secteur privé. Chacune a son utilité et leurs actions sont complémentaires. Le dialogue, seul, ne peut suffire. Il doit nécessairement y avoir une phase de dénonciation, même injuste, afin de mener l’entreprise à se remettre en question. Pour accompagner ce virage, les entreprises ont besoin d’organisations expertes. Ces dernières  participent ainsi à la moralisation du capitalisme. C’est le bâton qui se transforme en carotte.

Youphil : Les organisations de la société civile proches des entreprises peuvent-elles perdre leur indépendance ?
L. F : C’est un risque à prendre et à assumer. En étant payées pour leurs activités de conseil ou de partenariats, elles peuvent servir en priorité leurs fins commerciales au détriment de la fiabilité de leur travail. Discréditées, elles disparaîtraient comme partenaire fiable. Il y a un phénomène d’autorégulation.
 

(1) Spécialiste de la gestion de risques pour les entreprises et des conflits entre la société civile,  il a dirigé la rédaction de Business sous influence (éditions d'organisation, 2004.)

 

Source: http://www.youphil.com/fr/article/098-le-dialogue-seul-ne-peut-suffire?ypcli=ano

 

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